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Sadjee

A L’AMOUR COMME A LA GUERRE

décembre 24, 2013 10:00 Publié par
Soweto la nuit. Elle faisait penser à une coquette camouflant ses bourrelets derrière un voile complice. Elle aurait presque fait illusion, Soweto, avec l’ombre de ses bicoques bercées par le chant des grillons, et son ciel illuminé des mêmes étoiles qui illuminaient le ciel des beaux quartiers. Incapable de trouver le sommeil, Nandi se retourna dans ses draps élimés, remparts psychologiques contre les températures hivernales. Il flottait dans la chambre une odeur rance et douceâtre faite d’haleines putrides, de corps entassés et d’éternités de misère. Dans la journée pourtant, à grands renforts de brocs d’eau et d’eau de javel, elle avait récuré le sol, les murs, le plafond. Mais l’odeur ne partait pas. Elle était là chez elle, au même titre qu’eux tous ; elle prenait ses aises, résistait avec morgue aux coups de brosse et de serpillère … Dans la l’obscurité de la petite chambre, Nandi sursauta en sentant une main se glisser furtivement sur son entrejambe, dans un appel impérieux. – Biko, umntwana, les enfants…ils pourraient nous entendre…protesta-t-elle faiblement. – umntwana lala…ils dorment, tu ne les vois pas ? grogna sourdement son mari en indiquant les deux silhouettes frêles étendues sur une natte de raphia, au pied du petit lit aux ressorts grinçants et au sommier branlant. – Mais… – Tais-toi, c’est toi qui va les réveiller si tu continues, s’impatienta-t-il, écartant d’une main nerveuse les cuisses de Nandi. Bientôt, à l’odeur fétide de la petite pièce, s’ajouta celle de deux corps en rut, unis dans un ballet sauvage, brut, sans fioritures. Un spasme et deux ahanements plus tard, Biko roula enfin sur le côté. 10, 20, 30 minutes…Nandi attendit que la respiration sifflante de son mari devienne un ronflement, sortit subrepticement du lit, et, les pas aussi discrets que des murmures, se dirigea vers la porte. En se couchant, elle avait pris soin de la laisser la porte légèrement entrouverte… Le vent de la nuit lui fouetta le visage. A pleins poumons, Nandi huma la fraîche brise…Dans le petit réduit, qui, par ailleurs, faisait office de cuisine, elle avait dissimulé la robe neuve que Kweze, la meilleure couturière du township, lui avait taillée dans un crêpe bleu marine. Elle imbiba d’eau un gant de toilette, et s’apprêta à éponger son corps collant, lorsque le loquet d’une porte qu’on ouvrait la fit sursauter. Ciel, Biko ? Que faisait-il debout ? En 7 ans d’union, elle avait toujours vu son mari s’effondrer comme une masse après l’acte, et n’ouvrir l’œil qu’après des heures et des heures de sommeil. Elle frissonna rétrospectivement en imaginant qu’il se soit réveillé après son escapade…Que faisait-il debout ? Et pourquoi justement aujourd’hui ? Et maintenant ? – Qu’est-ce que tu fabriques dehors ? beugla-t-il, une lueur suspicieuse zébrant l’iris de ses yeux. – Je…Je vais aux toilettes ! Quoi ? C’est interdit, maintenant ? – Hum…et c’est dans la cuisine que tu pisses maintenant ? – Le sommeil, c’est le sommeil qui me rend bête, mon mari…umyeni wami , répondit-elle avec un petit rire confus. Grommelant dans sa barbe, Biko entreprit de dégrafer sa braguette en titubant vers les toilettes, lorsque Nandi s’approcha, enjôleuse. – Laisse-moi faire, Biko… D’autant plus ravi de ce supplément qu’il était inespéré, Biko s’abandonna aux mains expertes de sa femme. Adossée au petit muret, les yeux fermés, Nandi gémissait machinalement sous les assauts de son mari, l’esprit errant vers le terrain vague et l’autre, l’homme blanc, qui, cette nuit-là, attendrait en vain … *** D’un tas de vieux chiffons qu’ils avaient noués et roulés en boule, des enfants s’étaient fait un ballon de foot. Torses nus, ils s’ébattaient sur un terrain de fortune dans leurs culottes trop courtes. Etendu dans une chaise-longue, Ubaba Shomari toussait à intervalles réguliers sous l’effet conjugué de la poussière qu’ils soulevaient, et du tabac bon marché qu’il chiquait envers et contre l’avis de son docteur. Cette fois, la quinte fut plus violente. Lorsqu’elle se calma enfin, Ubaba Shomari lança un long jet de salive noirâtre qui s’abattit au sol avec un bruit mouillé. – Ubaba, cette pipe va finir par t’emporter dans la tombe ! le gronda gentiment Nandi en lui portant un gobelet d’eau fraîche. Le vieillard trempa ses lèvres dans le liquide, et leva vers Nandi un sourire édenté et jaunâtre. – Et alors… je ne vais pas passer mes dernières heures à me priver des rares plaisirs que la vie me permet encore ! répliqua-t-il, son regard noyé d’une nostalgie vicelarde s’attardant sur le derrière plantureux de Nandi. Elle haussa les épaules, et retourna à sa lessive. Dans un coin de la cour, un vieux transistor diffusait des tubes de Zenzile Makeba (Rip mama Africa ♥). Penchée au-dessus d’une marmite fumante d’Uphutu, Keadu, une voisine, dodelinait de la tête en fredonnant. – Hum…Quand une femme chante comme ça le matin, c’est qu’il y a eu les bonnes choses la nuit ! lança Aisha, une autre locataire de la concession, sans cesser d’appliquer consciencieusement du vernis sur ses ongles effilés. – Ne me fais pas rire…quelles choses ? Avec le ronfleur qui me sert de mari, là ? – Ce ne sont pourtant pas des ronflements que j’entends toutes les nuits de ma petite chambre, oh ; susurra, coquine, Aisha, déclenchant l’hilarité des autres. Nandi sourit, amusée, en glissant un regard furtif vers Aisha, qui, elle, riait aux éclats, la tête renversée en arrière. Lorsqu’il lui arrivait de penser à elle, Nandi se la représentait toujours bien coiffée et impeccablement vêtue, les ongles manucurés à la perfection. C’était vraiment une jolie fille, avec sa peau claire, ses yeux qui lui mangeaient le visage, et sa taille gracile. Les mauvaises langues prétendaient que c’était grâce à cette beauté qu’Aisha habitait une maison en dur. Pas en bois. Ni en chaume. Pas une de ses maisons dont les murs suintaient à la moindre averse, et dont la toiture s’enfuyait à la moindre bourrasque, non ; sa jolie voisine vivait dans une maison construite avec du ciment, dont les murs étaient enduits de peinture à huile…autant dire un palace en plein Soweto. Lorsqu’il lui arrivait de prêter une oreille faussement réprobatrice aux ragots que les autres femmes faisaient circuler sur leur jeune voisine, Nandi percevait très régulièrement une inflexion amère qui trahissait la jalousie qui les dévorait secrètement. Rendez-vous compte, une maison en dur… – …En tout cas c’est toujours mieux que ces Umlungu (Blancs) qui l’ont toute petite ! – Tu as déjà testé ? – Non…mais c’est évident, tu les as regardés ? Ils ne peuvent que l’avoir toute petite et raplapl…pas vrai, Nandi ? Nandi sursauta sous le regard des quatre paires d’yeux fixés sur elle, dans l’attente…Elle retint son souffle, s’interdit de penser trop fort, de peur d’être entendue… – Euh, quoi ? Je ne suivais pas, bredouilla-t-elle, sentant avec plus d’acuité la brulure ardente du soleil sur sa peau. Mais les femmes étaient déjà passées à autre chose, leur babillage désordonné emplissait à nouveau la cour…Nandi se dirigea vers les cordes à sécher, son seau plein de linge humide. Vaguement, elle se demanda si les autres s’apercevaient que son pas était mal assuré, et ses mains tremblantes…Elle se demanda aussi ce qui adviendrait d’elle, s’ils venaient à savoir, que parfois le soir… *** Biko travaillait dans une ferme à la périphérie de Johannesburg. Il avait eu de la chance, car comparé à d’autres ouvriers, il était très bien traité. Logé et nourri pendant toute la semaine, payé chaque mois… Il lui avait raconté, non sans un éclat de fierté dans les yeux, qu’une fois, l’umlungu qui possède la ferme lui avait même souri lors d’une visite des champs, en lui demandant comment il allait, et en l’appelant « mon ami ». Lorsqu’il lui avait annoncé avec la même fierté, qui lui faisait si honte à elle, qu’il pourrait désormais dormir sur place, et ne rentrer que le weekend, elle avait jubilé avec lui. Pour de toutes autres raisons. Pour une raison particulière, en fait. Une raison qui avait des cheveux évoquant des épis de maïs sous le soleil, et des yeux caméléons, qui changeaient de couleurs au gré des émotions. Elle voyait un autre homme. Un Umlungu, un Afrikaner, un oppresseur…un…un Blanc. Ils s’étaient rencontrés dans un square de Jo ’burg par un samedi frileux. Nandi avait posé ses fesses obscènes de Négresse sur un banc pour Blancs. Crime de lèse-majesté. Regards incrédules, cris horrifiés. La police était accourue, elle avait été rudoyée, injuriée … L’homme l’avait défendue, avait convaincu les officiers de l’épargner pour cette fois … *** Il était là. Dans le vieil hangar abandonné qui gardait si bien leur petit secret depuis un mois. Elle le vit tressaillir quand elle s’approcha de lui. L’homme se retourna, la scruta longuement, puis, il l’attira brusquement contre lui. A moins que ce soit elle qui se soit jetée contre lui ? A travers les bouts d’étoffe qui séparaient leurs chairs, elle sentit sa virilité frémissante. Sans un mot, il lui saisit la croupe, se mit à la pétrir avec un mélange d’impatience et de tendresse…Elle gémit doucement, se cambra contre lui, ondula du bassin… Les mots étaient inutiles, ça n’avait rien à voir avec les petites bribes d’Afrikaner qu’elle savait, aucun lien avec le fait que Rupert n’avait aucune notion de zoulou. Les mots étaient inutiles, voilà tout. – Jy maak my gek… souffla-t-il, en la prenant, presque avec brutalité, Jy maak my gek… Lui aussi la rendait folle, lui aussi lui faisait tout oublier, lui aussi…Avec lui, c’était différent. Elle le détestait. Parce qu’avec lui, c’était si différent… …Repus l’un de l’autre, ils s’allongèrent sur une couverture étendue au sol. Nandi posa timidement la tête sur le torse de l’homme. – Wanneer ? (quand ?) l’interrogea-t-il, la voix rauque. Elle ne répondit rien. Au loin, les bruits nocturnes, les chants des insectes, le vent hurlant, puis un craquement de brindilles, des pas, des voix…Elle ne répondit rien. Le moment était arrivé. Lui se redressa, lui intima l’ordre de faire de même, mit de l’ordre dans ses vêtements. La porte s’ouvrit en coup de vent, découvrant un homme armé. Il jeta un œil mauvais à l’homme blanc, s’adressa à Nandi. – Ngiyabonga, merci ma sœur ! C’est bon …Tu peux y aller, on finit le travail, dit-il en pointant son arme sur l’homme. Les autres fois, elle n’avait rien ressenti. Rien. Aucune pitié. Aucune jubilation non plus. Rien du tout. Elle était un soldat. Voilà tout. Elle était en guerre, comme chaque membre d’Umkhonto we Sizwe, elle se battait pour défendre la vie et les droits des leurs, elle luttait pour la cause… Mais cette nuit-là, elle sentit son pouls s’accélérer plus que de raison, elle sentit la panique s’emparer de son cœur … – Qu’est-ce qu’il a dit ? Dis-leur que j’ai de l’argent, s’ils veulent! Elle regarda l’homme. Elle le détestait. Pourquoi avait-il fallu qu’il soit différent ? – Je t’ai dit d’y aller ! gronda le milicien. – Laat dit vanaf !! (laissez-là partir), s’exclama l’homme en se dressant face au milicien. – Nandi… ? Elle tressaillit en se tournant vers l’homme qui venait de prononcer son nom. Le chef. Elle ne l’avait pas entendu entrer. Même dans la semi-obscurité, elle pouvait apercevoir cette flamme qui animait toujours le regard, cette force qui lui avait insufflé le courage de lutter, et la rage de vaincre…Il ne participait jamais aux expéditions, pourquoi était-il là ? Pourquoi aujourd’hui ? – File, lâcha-t-il simplement. Il avait parlé. Elle allait obéir. Car elle était un soldat. Juste un soldat… – Ehhe Inkosi (oui, chef), acquiesça-t-elle dans un souffle, alors que son cœur se tordait de douleur… Nandi leva la tête, croisa le regard de l’homme, s’y accrocha avec l’énergie du désespoir. C’était la dernière fois …Il essaya de sourire courageusement, échoua. Elle tourna les talons. Marcha lentement, vite, plus vite, puis se mit à courir en se bouchant les oreilles…Elle les entendit quand même. Les hurlements de l’homme, puis la détonation. A l’orée de ses yeux, perla un diamant.ça coûtait cher, les diamants … Elle hâta le pas pour rejoindre les siens. A l’orée de ses yeux, perla un deuxième diamant qu’elle écrasa rageusement. Oui, décidément, ça coûtait beaucoup trop cher…
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Comments (5)

  • M.C AGNINI
    M.C AGNINI 24 décembre 2013 à 16 h 16 min

    J’avoue que j’ai dû ressortir mon dico. Et le voyage vers SOWETO gratuit, je ne pouvais demander mieux. Tout simplement dans la continué de faiseuse de beaux textes. Maîtrise de la langue très convaincante. Pour finir une fois de plus j’avoue, oui j’avoue qu’il y a encore beaucoup d’incompréhension dans mon esprit, j’ai pas vraiment compris . . .

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  • Licka choops 25 décembre 2013 à 11 h 41 min

    wooooooo ce texte est magnifique! Stéphane je suis désolé que tu n’ais pas pu le vivre comme moi! mais c’est un très beau texte; super bien relaté. Sadjee avec ses textes nous fait découvrir toujours une culture, merci à elle. Et là enfait l’histoire je te l’explique globalement et des termes pas très juste mais parle des noirs et des blancs, à une époque ou encore les differences raciales faisaient rage, l’héroine si tu veux est un peu comme un soldat vengeur de sa race, elle attire les hommes blancs, entretient avec eux des relations, puis les  » vend » au homme de sa race pour euh je dirais venger les injustices dont ils sont les victimes. Mais cette fois là elle est tombé amoureuse de l’homme blanc elle l’aimait et elle l’a livré malgré cela car c’était la guerre.
    Sadjee j’adore cette phrase « A l’orée de ses yeux, perla un diamant.ça coûtait cher, les diamants … Elle hâta le pas pour rejoindre les siens. A l’orée de ses yeux, perla un deuxième diamant qu’elle écrasa rageusement. Oui, décidément, ça coûtait beaucoup trop cher… »
    Elle exprime trop de choses! Et tu sais entrainer ton récit, aussi bien dans la description que dans le reste! Je suis conquise! je ne lisais plus les textes publiés mais quand j’ai vu que c’était toi l’auteur j’ai sauté dessus et je ne suis pas décu

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  • Tanya Gourenne
    Tanya Gourenne 26 décembre 2013 à 22 h 23 min

    l’histoire est dite sans etre dite, ce qui lui donne une sorte de carapace. Mais c’est ce qui fait la beaute du texte dans son contexte, car au final les choses sont exprimees sous le couvert du non-dit. c’est fait avec une maitrise et de la retenue presque. mais il y a de la generosite dans la profondeur de ce texte. Comme l’a releve Licka, : »A l’orée de ses yeux, perla un diamant.ça coûtait cher, les diamants … Elle hâta le pas pour rejoindre les siens. A l’orée de ses yeux, perla un deuxième diamant qu’elle écrasa rageusement. Oui, décidément, ça coûtait beaucoup trop cher… » Elle exprime trop de choses! »

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  • Sadjee 28 décembre 2013 à 17 h 07 min

    Hello!! Merci à tous les trois d’avoir pris de votre temps !
    Stéphane, Licka a parfaitement résumé l’histoire, j’espère que ça le rend moins hermétique.

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  • Adje Valdo 3 janvier 2014 à 16 h 04 min

    Sadjee! Sadjee! Quelle plume! Quel voyage à travers cette Afrique du sud d’un autre âge!
    Tu mets, ici, à jour, une autre face du combat contre l’apartheid.
    Une seule question, A quand te lire dans les librairies? c est mon voeux pour toi et pour toutes les plumes émérites de 225nouvelles

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